Skip to main content

Full text of "Apparition du Général Chevert, au Tiers État."

See other formats


■ 








WiKL*A 



I 






APPARITION 

DU GÉNÉRAL CHEVERT, 
AU TIERS ÉTAT. 






/ LÀ- 



APPARITION 

DU GÉNÉRAL CHEVERT, 
AU TIERS ÉTAT. 

JL euple^ Tiers Etat, que votre grande 
ame ne s'intimide pas; c'eft Chevert, c'eft 
votre ami 3 évoqué du fein des tombeaux, 
par la fermeté avec laquelle vous avez 
foutenu vos droits, dans ces temps où il fe 
trouve des Nobles affez orgueilleux pour 
méprifer une clafle de Citoyens qui , 
prefque feule, foutient la Patrie. 

J'ai voulu vous apparoître, ôc vous montrer 
cet homme né parmi vous. Je n'eus point 
d'autre berceau que le fein obfcur de l'in- 
digence. Ma naiiTance ne fut qu'un foible 
obftacle à l'amour de la gloire , dont je fus 
enflammé depuis mon bas-âge. 

Le parti des armes offrit une vafle car- 
rière à ma bravoure & à mon courage. Je 
fervis en qualité de Soldat, feule place def- 

Aij 



(4) 
tinde au Tiers Etat. C'eft de cette clafle 
inférieure que je me fuis élevé au plus haut 
degré de grandeur. J'ai vu difparoître mes 
égaux, fans cependant les avoir jamais mé- 
connus. Ce fut au milieu des combats, que 
mon bras fe fraya la route de l'immortalité. 
Des monceaux de morts, des fleuves de 
fang, firent chérir à la fois le vengeur de 
la France, & rendirent le nom de Chevert 
redoutable à tous nos Ennemis. 

Voilà, mes Concitoyens, voilà la vraie 
grandeur ; la bonne Nobleffe eft celle qui 
s'acquiert dans le fein des batailles; c'eft: au 
milieu des efcadrons. ennemis que l'on fe 
fait un nom, des drapeaux enlevés font des 
titres, des places prifes ou défendues font 
les parchemins fur lefquels la Nobleffe doit 
graver fes exploits 6c fon antiquité. 

J'ai vu , j'ai fervi, & j'ai, à mon tour, 
commandé une partie de ces Nobles qui ne 
doivent leur qualité qu'à la grandeur d'ame 
de leurs Ancêtres, morts depuis deux ou 
trois cents ans. Ces hommes, vains & or- 
gueilleux de leurs titres, croyent avoir tout 
fait pour leur Pays , en offrant au Roi des 



( y) 

jours tiflus par la molleffe & perdus dans 
les plaifirs ; négligeant leur profefïion , ils 
employent le temps de la paix à étudier 
l'art de féduire les femmes ; au lieu de fe 
pénétrer, dans ces momens précieux, du 
grand travail militaire pour commander 
noblement ce Tiers Etat, dont chacun des 
membres devient fou vent autant de Héros, 
quand il s'agit de venger l'honneur ou de 
foutenir les droits de fa Patrie. 

Les dignités, les récompenfes^ font des 
appas pour les Grands ôc la Nobleffe ; aufli 
leur gloire devient par fois mercenaire. 
Mais vous, humbles Citoyens,, quels font 
les fruits de vos travaux ? Si, dans un com- 
bat, vous avez le malheur de ne pas de- 
venir entière vidime de la foudre ou du 
fer , & que vous foyez affez prédeftiné pour 
n'être privé que d'un de vos membres, vous 
êtes forcé de retourner dans vos villes, 
pour y mendier la pitié, ôc pour y traîner 
dans l'obfcurité des jours que votre valeur 
avoit deftinés à la défenfe de votre Pays. 
Si , dans une action , une compagnie en- 
tière fe couvre de gloire , chaque Soldat 

A iij 



( o 

qui la compofera fera un nouvel Achille : 
quelle en fera la récompenfe ? Celle de 
voir tout le prix de fes exploits fervir de 
trophée au feul Commandant, fans qu'on 
faffe nulle mention des bras qui auront 
foutenu fon bonheur ou fon courage. 

Si les diftin&ions , les croix, les cordons 
n'exiftoient point, combien ne verroit-on 
pas de ces mêmes Nobles , qui ont l'air 
d'être tout enflammés pour l'honneur, laiffer 
l'Etat fans appui & fans défenfe ? Les pré- 
rogatives de leur naiffance les enorgueil- 
liroient au point d'avoir la vanité de fe 
croire au-defïus de l'homme qui, fans in- 
térêt , fans l'efpoir des décorations, confacre 
fes jours au fervice de fon Roi, & ne forme 
des vœux que pour terminer fa carrière au 
champ de l'honneur. 

Quels fervices rendent à la France ces 
Gentillâtres orgueilleux de la valeur de 
leurs Ancêtres ? Aujourd'hui , renfermés 
dans l'enceinte de quelques arpens de terre, 
que , par fuccefTion , ils tiennent de leurs 
Aïeux , ou placés par l'or, & non par les fen- 
timens , au rang de ces vrais Nobles dont 



(7) 
niluftration s'eft infenfiblement élevée fuf 
des monts d'ennemis & fur des remparts , 
quel eft le mérite des premiers ? Hélas I 
ils n'en ont d'autre que celui detre les 
fléaux de leurs vaflaux, inutiles à la fociété, 
& trop fouvent à charge à l'Etat. Je ne 
puis' comprendre encore comment la fierté 
de la Nobleffe Françoife, jaloufe de fes 
droits & de fon honneur , fouffre que 
quelques Gentilshommes , dont la profeC 
fion feroit de fervir & de mériter ces titres 
que la nécefïité fit vendre à leurs Pères, 
qui n'eurent d'autre vertu que la fortune, 
acquife le plus fouvent par la baffefle & 
par la fraude : oui , je le répète , je ne 
conçois pas comment on fouffre que ces 
Nobles, végétant dans leur terre, & que, 
loin de porter les armes contre nos Enne- 
mis , ils ne s'en fervent que pour devenir 
la terreur des forêts, n'ayant à citer comme 
de grands exploits que la mort d'un timide 
animal , devenu vi&ime de leur oifiveté. 

Si , par les nouvelles Ordonnances Mi- 
litaires, cette partie vous eft plus que ja- 
mais fermée .-î fi l'on vous a ôté jufqua 

A iv 



( 8 J 
i'efpoir de parvenir aux grades où votre 
bravoure pouvoit vous faire monter; fi la 
privation de la croix , dont une longue 
fuite de fervices rendus à TEtat étoit le 
but & la récompenfe qu'attendoient vos 
travaux ; fi enfin toutes ces vexations ne 
découragent point votre ame , & que l'état 
militaire foit toujours la carrière que votre 
valeur vous prefcrit de parcourir ; eh bien ! 
fervez ; que l'honneur feul enflamme votre 
courage ! mourez avec la gloire de périr 
les armes à la main y & forcez la Poflérité 
à rendre hommage à un nom que votre 
bras aura feul illuftré. 

Si y au contraire , le parti des armes 
n'eft point celui où vous vous fentez ap- 
pelé , n'avez-vous pas encore pour vous 
le Commerce , honoré de tout temps chez 
toutes les Nations , & que les feuls Gen- 
tilshommes François ont dédaigné. Il vous 
ouvre un vafte chemin à l'immortalité. 
Eft-il , en effet , rien de plus honorable 
pour un homme infpiré par la gloire & 
ftimuié par l'ambition , que de pouvoir 
dicter, de fon cabinet > des ordres jufqu'au 



(p) 

bout de l'Univers. Les régions les plus 
éloignées deviennent pour lui une autre 
Patrie. Son induftrie enrichit le Pays qui 
lui a donné le jour de toutes les produc- 
tions qu'offrent les différens climats de la 
terre habitée. 

Négociant vertueux , tu deviens un 
homme cher au Royaume qui te pofsèdes. 
Tu rallies toutes les Nations ; tu te frayes 
une route fur les vaftes abîmes des mers : 
les difficultés, loin de t 'effrayer, ne fervent 
qu'à t'encourager davantage. Les Sauvages 
deviennent tes frères , tes amis : tous les 
Peuples étrangers te font connus : tu portes 
chez les uns ce que tu veux y échanger, 
pour tranfporter chez les autres ton nom, 
que ta probité & ton intégrité ont rendu 
recommandable d'un bout du pôle à l'au- 
tre : tu deviens , pour le Voyageur , la 
clef de tous les tréfors du monde : en mon- 
trant ta fignature, il fe les fait ouvrir, & 
y raflafie fes defirs inquiets ou fa cupidité. 
Voilà 3 Tiers Etat , la brillante ôc l'im- 
menfe carrière que la Nobleffe vous a laiffé 
à parcourir ; Ci celle que les Nobles fe 



*A 



( io ■■) 
font réfervée défend la France , la vôtre 
la foutient , & rapporte dans fon fein les 
richeffes que le cruel fléau de la guerre en 
avoit arrachées. 

Vous vous plaignez que votre nom; 
vos belles actions ne partent point à la 
Poftérité ; que vous ne trouvez point dans 
les faftes de l'hiftoire les faits mémorables 
du Tiers Etat , qui , dans tous les temps , 
prodigua fon fang & fa vie pour l'honneur 
du nom François. Qui eût été affez hardi 
pour entreprendre un ouvrage aufli confi- 
dérable ? Quel mortel eût vécu affez long- 
temps y pour raffembler , ô Tiers Etat ! 
toutes tes actions mémorables. Loin d'ici 
ces hommes dont les fentimens font affez 
bas pour penfer qu'il n'y a que la Nobleffe 
qui puiffe donner la grandeur d'ame ! La 
vertu, l'honneur, font de tous les états; 
& tel , qui eft né dans la claffe la plus 
abjecte , montreroit à l'homme du rang 
le plus diftingué le chemin qui doit le con- 
duire au temple de mémoire. 

Les témoignages que Ton feroit obligé 
de rendre au Tiers Etat feroient infinis 



(" j 

dans tous leurs détails, fi on entreprenoic 
de les analyfer ; mais l'Envie > de concert 
avec l'Orgueil , s'empreffe & fe plaît tou- 
jours à les étouffer. 

Parmi tant d'exemples que je pourrois 
citer, je me contenterai de vous rappeler 
celui du Maréchal Fabert, qui, comme 
moi & femblable à vous, Tiers Etat, n'eut 
pour recommandation que fon mérite & fa 
bravoure. Cependant il s'éleva jufqu'au 
faîte des honneurs , & mourut au plus 
haut degré de grandeur. On ofa avancer, 
dans ces temps où la France étoit encore 
enveloppée des ténèbres épaiffes de la fu- 
perflition , qu'il avoit fait pafte avec le 
Diable, auquel il s'étoit donné tout en- 
tier, & qu'en récompenfe l'Efprit malin 
l'avoit toujours accompagné , conduit , 
guidé & fait réuflir dans tous fes vailîans 
exploits. De là on forgea cette fable, aullî 
incroyable que ridicule , par laquelle on 
fuppofa qu'il étoit mort d'une manière 
tragique, enfoutenant affirmativement que 
ce même Diable étoit venu l'étrangler. 

Confolez - vous ; ô mes Amis ; vous 



( 12 ) 

n'avez pas befoin de Panégyriftes , ( le plus 
fouvent impofteurs que véridiques) pour 
vous élever , que dis-je , pour vous mettre 
à la place qui vous efl: due, & qui vous 
a été de tout temps affigné dans les faftes 
de l'hiftoire ; ôc pour montrer à toute la 
France affemblée que c'eft de votre fein 
qu'efi: fortie une grande partie des Héros. 
Votre bras , dans toutes les occafions , a 
prouvé à la NoblefTe de quelle néceffité 
vous avez été dans le gain des batailles. Si 
plufieurs Nobles payèrent de leur vie ces 
avantages, combien de fois, en récompenfe, 
fûtes-vous immolés à la fureur des Enne- 
mis ? Vos corps facrifiés jonchèrent plus 
d'une fois la terre de leurs membres , & 
vos Concitoyens eux-mêmes ne fe firent 
que trop fouvent des remparts de vos ca- 
davres à moitié expirans. 

Le jour d'un combat, il feroit à defirer 
que l'on pût raflembler tous les hauts faits 
de ces braves Soldats , vi£limes de leur 
généreufe audace ; on feroit étonné du 
fang-froid & de la bravoure avec laquelle 
ils envifagent la mort fe promener de rang 



( 13 ) 
en rang, jufqu'au moment où ils devien- 
nent eux-mêmes fa proie. 

J'ai vu , à mes côtés , un brave Fran- 
çois , féparé en deux par un boulet en- 
chaîné, me crier, en me voyant le regarder 
avec attendriffement : Mon Général , je 
ne fuis qu'un Soldat ; mais je meurs con- 
tent , puifque j'ai la certitude que Chevert 
gagnera la bataille. Ces exemples font fans 
nombre : & des milliers de Soldats vont, 
dans les ténèbres, cacher des exploits dont 
un feul connu auroit fuffi pour les im- 
mortalifer. 

Mon intention n'eft point d'enlever à 
la Nobleffe les hommages dont elle a fu 
fe rendre digne & qui ont pu lui affurer 
quelques fuffrages ; mais en rendant au 
Tiers Etat le tribut d'éloges qui lui eft 
dû, je ne fais que m'acquitter d'un devoir 
cher à mon cœur , & lui préfenter l'of- 
frande de l'encens que fes qualités & fes 
vertus lui ont mérité dans tous les fiècles. 

Où font donc ces Nobles, fous lefquels 
j'ai fervi & que j'ai commandé ? Où font 
tous ces Grands qui exiftoient de mon 



//. 



( 14) 

temps ? Tout efl: dans la pouffière : leurs 
noms , leurs perfonnes font rentrés dans le 
néant. Gentilshommes orgueilleux , qui 
vous pariez d'un vain titre , qu'êtes-vous 
donc devenus ? Si l'on veut entendre en- 
core parler de vous, il faut feuilleter de 
vieux parchemins, confulter de vieux re-s 
giftres, tandis que Chevert , Roturier , 
montre aux yeux de tout l'Univers fon 
extrait mortuaire, renaiffant & gravé en 
lettres d'or fur ce marbre inanimé. Ma 
renommée durera autant que le monde. 
Les Guerriers curieux de connoître 
Chevert, viendront en cette Eglife (Saint- 
Euftache) confulter mon tombeau; là, ils 
fe pénétreront de la grande idée qu'un 
fimple Citoyen, fut-il né de la clafle la 
plus vile, peut, pendant fa vie comme 
après fa mort , fervir d'exemple & de mo-; 
dèle à la première Noblefle du Royaume. 

Je vous parle ici pour la dernière fois : 
l'inftant eft arrivé où vous allez rentrer 
dans tous vos droits ; vous allez donner à 
votre Roi les preuves les plus grandes & 
les plus éclatantes de votre fidélité & de 



( '?> 

l'amour dont vous êtes pénétrés pour le 
bien de la France , notre chère Patrie. Je 
réponds de vous : je vous connois , ayant 
prefque toujours vécu parmi vous. 

Le Roi vous appelle à fes Etats Gé- 
néraux, en nombre égal aux deux autres 
Ordres. Sa bonté s'eft pleinement mani- 
feftée : elle vous a accordé toutes vos de- 
mandes. La fenfible reconnoiflance exige 
un pareil retour. Ce n'eft point votre fang 
que Ton vous demande aujourd'hui ; mais 
que vos tréfors foient ouverts I rem- 
pliffez celui du Roi qui deviendra celui 
de la Nation, s'il continue long -temps 
d'être fous les heureux aufpices de l'Ad- 
miniftrateur intafl: qui Fa fauve du nau- 
frage dans lequel il alloit être englouti, il 
y a près de fix mois. Montrez à Louis XVI, 
que fon Tiers Etat eft aufli jaloux que fa 
Nobleffe de lui prouver fon attachement, 
& qu'en répandant une partie de fes bien- 
faits fur vous, il trouvera toujours, dans vos 
coeurs , les vraies richeffes de l'Etat & ua 
rempart affuré contre tous fes Ennemis. 
Adieu, 



CAHIER 

DU TIERS-ETAT 

A PAfTemblée des Etats -Généraux de 
Tannée 178p. 



CAHIER 

DU TIERS-ÉTAT 

A PAfTemblée des Etats - Généraux de- 
l'année 178p. 



II eft , dans tous les Etats , un Corps que l'on ne peut 
égarer fur fes vrais intérêts; c'eil le Peuple. 

Mém. du Comte. d'Entraigues* 




I er - Janvier 1789 



' 



AVANT-PROPOS. 

V-/N s'occupe généralement de tout 
ce qui eft relatif à l'AfTemblée prochaine 
des Etats-Généraux, On a tâché d'ap- 
profondir les Queftions qui doivent y 
être traitées. Chacun des trois Ordres 
a ùs partifans qui raifonnent & écrivent, 
fuivant leurs affections ; tout s'imprime 
& tout fe lit. La collection de ces 
Ecrits eft déjà volumineufe, & cepen- 
dant on n'a pas tout dit. Mes penfées 
fe font aufli arrêtées fur les grands 
objets de l'Adminiftration -> &c, profi- 
tant d'un moment de loifir que me laifïè 
la défenfe d'un ami dont j'ai embraffé 
la Caufe malheureufcment trop fameufe, 
j'entre aufïi dans la lice politique, &c 
je vais tâcher de rafTembler en peu de 
pages ce qu'il me paroît que le Tiers- 



(6) 
Etat doit demander dans Paugufle 
Àifemblée qui va fe former pour tra- 
vailler au bonheur de la Nation. 

Le Tiers -Etat compte un grand 
nombre d'Erudits qui ont parlé en fa . 
faveur. Quelques-uns même ont montré 
un zèle déf ordonné, & leurs produc- 
tions font moins eftimables , par cela 
même qu'ils ont voulu y mettre trop 
d'énergie. On a reconnu fur -tout les 
Ouvrages publiés par les jeunes gens 
dont l'imagination ardente & fougeufe 
prend pour autant de traits d'éloquence 
les élans d'un enthoufiafme irréfléchi. 

La Caufc du Tiers -Etat a intérefle 
vivement la Nation, & même un grand 
nombre de Membres de l'Ordre de la 
Nobleflè qui ne fe font point refufés 
à l'évidence. L'Ordre de la Nobleffe 
peut fe divifer en deux clnfles : celte 
des grands Seigneurs , &c celle des 



( 7 ) 
îîmples Gentilshommes. Ces derniers 

font en quelque forte intéreffés à em- 
braffer le parti du Tiers-Etat , parce 
qu'ils font opprimés dans la répartition 
des impôts que fupporte l'Ordre dont 
ils font Membres. Il en eft de même 
dans l'Ordre du Clergé qu'on pourroit 
divifer en deux clafles. La claife des 
Prélats & Bénéficiers fimples, & la 
clafïe des Curés , Vicaires & Defïer- 
vans. Ces derniers, comme les fimples 
Gentilshommes , paient plus de dé- 
cimes , toute proportion gardée , que 
les Evêques, les Abbés &c Prieurs Corn- 
mendataires; ainfi ces deux claffes in- 
férieures des deux premiers Ordres, 
ont intérêt que les abus foient réfor- 
més ; mais le Tiers - Etat ne peut fe 
charger de préfenter leurs réclamations. 
Us ont la refîburce de leurs Députés 
qu'ils fauront fans doute bien choifir. 

A 4 



( 8 ) 

Les Grands de l'Ordre du Clergé 8è 
de l'Ordre de la Noblefle ont fenti que 
le Tiers- Etat ayant un grand fujet de 
fe plaindre du régime d'Adminiftration, 
d'impofition & de perception , il falloit 
affoiblir leurs moyens, en leur ôtant 
la prépondérance , ou même l'égalité 
de voix dans TAfîemblée des Etats- 
Généraux ; &c fur cet article , on a 
beaucoup écrit de la part du Tiers- 
Etat , & beaucoup cabale de la part 
des deux autres Ordres. Il h'eft pas 
indifférent de remarquer ici que ces 
deux Ordres n'ont rien publié, foie 
qu'ils aient affez compté fur leur crédit, 
foit qu'ils n'aient pas trouvé d'Ecrivain 
éclairé qui ait voulu leur proftituer fa 
plume , &z compromettre fes droits 
pcrfonnels à la confidération publique $ 
car, quoiqu'on faife, il eft difficile de 
garder conftamment l'anonyme ; on 



( 9 ) 
fe trahir toujours par quelqu'endroit. 

Les deux premiers Ordres ont donc 
préféré d'effayer à furpreadre la con- 
fiance &c la bienveillance des Princes 
en calomniant le Tiers-État dans leur 
efprit. Leur fuccès n'a été ni complet 
ni ce longue durée. Monsieur &M. le 
Duc d'Orléans n'ont point accueilli 
les doléances de la NobleiTe , & M. le 
Comte d'Artois, ainfi que les autres 
Princes ont maniiefté leur indignation, 
de ce qu'elle les a voit rendus Pinftru- 
ment de leur paffion &c l'organe de 
leurs calomnies auprès du Trône. Le 
Roi n'a pas eu le temps de douter de 
la fidélité du Tiers-État, Ce Monarque 
fenfible a penfé que le Tiers-État étoit 
d'autant plus innocent , qu'on cherchoit 
à le montrer plus coupable , & la dé- 
claration des Princes a rendu cette vérité 

plus frappante aux yeux de Sa Majefté. 

B 



( io ) 

Le projet de la Ligue étant décon- 
certé , la tranquillité eft rentrée dans 
le Tiers-État, & il n'a plus à s'occu- 
per que d'établir avec ordre les points 
dont il doit demander la réformation. 
Oeil à lui à dénoncer les abus innom- 
brables qui nuifent à la profpérité de 
l'Empire. Il n'a aucuns ménagemens à 
garder ; nulle confidération ne peut en- 
chaîner fa langue , &c c'eft le feul Ordre 
dont l'intérêt perfonnel fe trouve par- 
faitement concordant avec l'intérêt de 
l'État. 

J'ai effayé de tracer dans cet Écrit 
les principaux abus à réformer, &c j'ai 
ajouté quelques Obfervations fur des 
objets qui ne font pas moins elfentiels, 
tels que l'éducation publique & les 

mœurs. Les mœurs ! Combien 

elles font corrompues ! . . .. Les États- 
Généraux ne peuvent fe difpenfer de 



( II ) 

prendre cette partie du cahier du Tiers- 
État en confidération. Il s'en faut que 
ce que j'ai dit fur cet article foit fatis- 
faifant; je n'ai fait qu'indiquer , ou plu- 
tôt repréfenter le mal , les États-Gé- 
néraux aviferont au remède. 

Je me fuis permis auffl d'écrire un 
projet d'impôt à-peu-près unique ; j'ai 
montré la fource où j'ai puifé. L'Ou- 
vrage que j'ai cité eft entre les mains 
de tous ceux qui prennent part aux 
circonftances majeures qui fixent fur la 
France les regards de l'Europe entière. 
Quelque confiance cependant que j'aie 
dans l'utilité de ce projer , je ne dois 
pas taire qu'il en a été préfenté un aufïï 
féduifant , & qu'on trouve dans un 
Ouvrage intitulé : Souvenirs d'un Homme 
du monde y imprimé depuis peu de jours. 
C'eft aux pérfonnes plus verfces que 
moi dans ces matières , à juger lequel 

B 2 



\ 



( 12 ) 

des deux projets mérite la préférence. 
Au refte , de tous les plans qu'on a 
tracés, aucun n'eft fouverainementbon, 
& le meilleur fera celui qui offrira le 
moins d'inconvéniens. 

Qu'on ne s'attende point à trouver 
dans l'Ecrit que je publie aujourd'hui 
ces expreffions nuancées , ces mouve- 
meils oratoires que j'ai tâché de ré- 
pandre dans mes précédens Ecrits. Je 
n'ai pas le temps de relire mesphrafes; 
je vais m'attacher plus aux chofes qu'aux 
mots ; l'intérêt du fujet donnera tou- 
jours afîez de prix à cette production , 
&c fera fur-tout rendre juftice aux in- 
tentions dans lefquelles je l'ai com- 
polée. 



CAHIER 

DU TIERS-ETAT. 

IN TR O DUCTION. 



jLj e premier vœu que le Tiers - Etat 
doive former , eft le retour périodique 
des États-Généraux à certaines époques 
fixes & déterminées, comme de cinq 
ans en cinq ans. Le Tiers-Etat doit lup- 
plier le Roi d'autorifer une loi qui afïiire 
à jamais cette convocation quinquen- 
nale. C'eft le moyen affiiré d'entretenir 
l'Etat dans une profpérité confiante, de 
ne faire que des opérations fages , &: 
d'obvier à teins aux inconvéniens qu'on 
n'a pas apperçus d'abord, & de détruire , 
avant qu'ils aient pris confiflance , les 
abus qui ne manqueront pas de fe 



( 14) 
glifler &c de fe reproduire , fous toute? 
les formes , dans toutes les parties de 
PAdminiftration. 

La forme de la convocation une fois 
arrêtée , aucuns obftacles ne peuvent re- 
tarder PAfTemblée. Les Elections le 
font fans peine, les frais ne font point 
onéreux à l'Etat ; chaque Province paie 
fes Députés , &c cette dépenfe une fois 
fixée n'efl point confidérée comme ar- 
bitraire. 

Le lieu de la convocation peut va- 
rier , fuivant les intentions du Roi , qui 
aura toujours la bonté de la déterminer 
à peu près au centre de fon Royaume , 
pour la facilité de toutes les Provinces. 

Le tems que durera chaque AfTem- 
blée ne peut avoir de détermination 
précife. Ceft en raifon de la multipli- 
cité des objets ou de leur importance; 
mais dans cela , il ne peut y avoir d'in- 
convéniens; on ne peut fuppofer que 
les Députés veuillent prolonger les 
féances par un efprit de cupidité qui 



leur feroit confidérer la paie de leurs 
Provinces comme un gain &c un revenu. 
D'ailleurs il eft aifé de parer à cet in- 
convénient, fi on à lieu de le craindre ; 
c'eft de ne donner à chaque Député que 
la Comme qu'on fait qu'il doit dépenfer 
par chaque jour, conformément à fa 
dignité : mais cette précaution , nous le 
répétons, eft affez inutile à prendre. 

Le fécond vœu du Tiers-Etat doté 
être de fupplier le Roi d'établir &c for- 
mer toutes les Provinces du Royaume 
en Pays d'Etats. Il en réfultera le plus 
grand avantage. Les Députés aux Etats 
pourroient être députés aux Etats Gé- 
néraux; par ce moyen on fimplifieroit 
les opérations. Les Etats des Provinces 
recevroient les Mémoires des Citoyens 
fur quelques points de l'Adminiflration; 
ils en peferoient l'importance , pren- 
droient les éclairciffemens & les renfei- 
gnemens néceifaires , feroient des obfer- 
vations aux Auteurs des Mémoires , 
examineroient de nouveau leurs rc- 



ponfes y Se à l'époque des Etats-Géné- 
raux ils apporteroient à cette augufle 
Aifemblée des tableaux exacts, des Mé- 
moires appuyés de pièces authentiques 
& de témoignagnes non fufpecfbs. Le 
vœu des Provinces feroir ainfi exprimé 
fans altération , & l'examen général né- 
celïaire pour combiner avec fagefïe , 
la demande de telle Province a^ec la 
demande de telle autre Province , feroit 
moins pénible , puifque les pétitions ref- 
pecHves feroient préfentées fans ambi- 
guïté. 

Le plus grand avantage qui réfulte- 
roit pour les Provinces de leur forma- 
tion en Etats particuliers , feroit la meil- 
leure répartition des impôts & la plus 
grande économie dans leur perception. 
Le tréfor royal feroit approvifionné à 
jour certain , & rien ne pourroit dé- 
ranger cette circulation d'efpéces des 
Provinces au tréfor de l'Etat , Se du 
tréfor de l'Etat aux Provinces. Il n'y 
auroit plus d'intermédiaires entre la 



(17) 
c?jfle du Receveur des Etats Se celle 
du tréfor , par conféquent plus d'engor- 
gement dans ces canaux tant multipliés 
& fi évidemment inutiles. Tout iè fe- 
roit fans gênes , fans frottemens , &c la 
machine de l'état , fi compliquée main- 
tenant, devienuroit fimple & facile à 
conduire. 

Qu'il me foit permis d'ajouter ici 
quelques idées fur le choix des impôts 
nécefTaires à l'Etat. Je n'ai pas la témé- 
rité de penfer que mes réflexions foient 
les meilleures qu'on puiffe produire fur 
une matière aufîi délicate; mais je crois 
fermement qu'elles font bonnes , &c 
conféquemment préférables au régime 
actuel. 

Je commence par délirer que tous 
les biens , fans diitinftion de Proprié- 
taires, foient afiujettis à l'impôt; Se je 
ne demande que ce qui efl jugé déjà 
devoir être décidé. Le Clergé abandonne 
fes anciennes prétentions ; la Nobleflè 
doit convenir o relie ne peut fe refufèr à 



(i8) 

renoncer à fes privilèges , dont l'origine 
n'a plus de bafe plaufible depuis qu'on 
Fa étudiée; les Parlemens, autre claffe 
de Nobles , ont manifefté leurs inten- 
tions fur l'abolition de leurs préroga- 
tives , le Tiers-Etat n'avoit aucuns fa- 
crifices à faire, puifqu'il les faifoit tous 
à la fois y ainfi plus de diftincHons pour 
les biens — ils font tous roturiers , &c 
comme fortant des mains du créateur, 
quand il débrouilla le Chaos. 

L'impôt territorial devient donc le 
le premier à établir. Des calculs exacts , 
déjà publiés dans quelques ouvrages 
qu'il faut bien fe garder de confondre 
avec les brochures dont nous fommes 
innodés ( i ) , prouvent invinciblement 

(i) Voyez le livre intitule : De V impôt territo- 
rial > ou la dixme royale avec tous fes avantages , 
publie' par M. Linguet. Je ne fuis point enthou- 
fiafte cie cet Auteur, qui, pour le dire en par- 
lant , s'il a eu des torts , a été bien cruellement 
puai. L'Ouvrnge que je cite mérite d'être lu avec 



Ci?) 

que cet impôt fixé au cinquième du pro- 
duit des biens , donne une 
fomme annuelle de- • • • 572,000,000 

Les droits de contrôle, 
infinuation, centie'me de- 
nier , &cc. connus fous le 
nom d'Adminiftration des 
des Domaines, donnent , 
fuivant le Mémoire de 
M.Necker, un revenu an- 
nuelde 51,000,000 

Le produit des Portes 

efl: de i,2oo,coc 

Le produit des Ménage- 
ries ne doit être compté , à 
caufe des réductions que 
la Compagnie peut être 
autorifée à demander, fui- 
vant les événemens , perte 
de chevaux, prix exceffif 
des fourrages , &c« • • • 1,000,000 

625,200,000 

attention $ il efl rare de dire autant de bonnes 
chofes ca^auÛï peu de lignes. 



( 20 ) 

De Vautre part 625.200,000 

Le produit des Lote- 
ries qu'il faut bien con- 
server, puifque les autres 
Souverains ne s'accordent 
pas à fapprimer cet éta- 
bliflcment défaftreux efl: 
delafommede 7,200,000 

Droits d'entrées aux 
frontières fur certaines 
productions étrangères* 6,600,000 

Capitation fur les Ro- 
turiers , feulement à 6 , 
5 &: 1 livres , fuivant les 
claiîès qu'on formeroit 
dans le Tiers-Etat , le- 
quel impôt feroit une la- 
tisfaétion accordée parti- 
culièrement à la Noblefïe 
pour qu'elle pût au moins 
fe flatter d'avoir une mar- 
que de diftinckion , ci» * • 1 1,000,000 

Total des revenus de 
l'Etat 650,000,000 



(21 ) 

Ce revenu fixe &c invariable fuffit Se 
au-delà pour les befoins de l'Etat, c'eft 
un point reconnu. Mais il y a des dettes 
arriérées , & c'eft du foin de leur liqui- 
dation qu'il faut s'occuper. Ces dettes 
font des fommes empruntées des diffé- 
rentes Compagnies de Finances & des 
arrérages de rentes &c penfions dues aux 
créanciers de l'Etat. 

Nous ne pouvons calculer la fomme 
ou la dette exigible de l'Etat ; mais fut- 
elle d'un milliard, il nous femble qu'il 
eft facile de l'acquitter. Les Etats-Gé- 
néraux peuvent créer , fous la garantie 
folidaire de l'Etat , pour deux milliards de 
papier-monnoie , fous la dénomination 
de Billets de banque nationale ; employer 
un milliard de ce papier à l'acquittement 
de la dette exigible , &c le fécond mil- 
• liard au rembourfement des rentes coni- 
tituées fur l'Hôtel- de -Ville de Paris. 
L'Etat fera au courant , Se lèra en outre 
déchargé de cinquante millions de 
rentes. Avec cette fomme de cinquante 



(22) 

millions on rachètera , chaque année, 
une pareille valeur de billets de la banque 
nationale , & dans vingt ans TEtat aura 
amorti la moitié &c au-delà de fa dette 
conftituée en perpétuel. L'extinction 
fuccefïive des rentes viagères donnera 
encore une augmentation de produit à 
la Caille des amortiffemens , Se accé- 
lérera la libération, par la lacération d'un 
plus grand nombre de billets de la ban- 
que nationale ; c'efl: ainil que , fans con- 
vulfion , fans crife , les Etats-Généraux 
auront régénéré les affaires du Royaume. 

Le fléau de la guerre vient-il à fe 
manifefier ? On fent que la contribution 
des fujets doit augmenter. Un cinquième 
au-defïusdes 6jo millions fuffira. Ainfi 
l'impôt territorial donnera 686,400,000 
livres , & on impofera 4 fols pour 
livre fur les autres droits, pendant la 
durée de la guerre, & jufqu'à l'acquit- 
tement total des dépenfes extraordi- 
naires qu'elle aura occafionnées. 

Cette fixation de Pimpôt territorial 



au cinquième peut allarmer au premier 
coup-d'œil les Propriétaires fonciers ; 
mais qu'ils confiderent que c'eil aufTi 
l'impôt unique qu'ils payeront. Plus de 
de Taille, de Gabelles , Corvées , Tail- 
lon, Subfides, d'Aides, de Capitation, 
d'Octrois fur les beftiaux , plus de droits 
fur les cuirs , fur les papiers , cartons , 
huiles , favons , fers , poudre , amidons , 
plus de Tarifs pour le marc d'or , plus 
de centième denier fur les Offices , plus 
de Droits d'entrées fur les marchandises, 
plus de Douanes, plus de Commis exac- 
teurs , &c plus d'inquiétudes , plus de 
g<?nes ni d'entraves fur le Commerce (i). 
Tel eft le plan que j'ai cru devoir 
préfenter, comme un préliminaire à mes 
réflexions fur les objets que le Tiers- 
Etat doit offrir à l'examen des Etats- 

(i) Je renvoie avec confiance à l'ouvrage que 
j'ai déjà cite'. Je ne fais fi je m'abnfe , mais cecte 
production de M. Linguet me paroît renfermer 
ce qu'on peut dire de mieux & de plus avanta- 
tageux fur cette matière. 



(2 4 ) 
Généraux. Les Gens de finance le trou- 
veront trop fimple , &c moi je penfe 
que c'efl fa {Implicite qui fait ion mé- 
rite eflèntiel. Mais le Tiers-Etat a en- 
core peut-être plus d'intérêt à dénoncer 
.les abus du régime actuel qu'à préfenter 
des projets nouveaux : occupons-nous 
de cette dénonciation. 




ORDRK